L'affaire Bernier-Couillard : le double discours sécuritaire du gouvernement
Or, au-delà de ce véritable « Couillardgate » en devenir, ce qui est important de souligner, c’est le double discours sécuritaire envoyé par le gouvernement fédéral actuel. Le parti conservateur défend le ministre Bernier en clamant que ses relations personnelles sont des questions privées.
Soit.
Il est néanmoins étonnant de constater que d’un côté les Conservateurs soulignent à grands traits l’importance d’améliorer les mesures sécuritaires présentes dans la société canadienne tout en durcissant les instruments permettant à l’État de faire régner l’ordre - bien souvent en bafouant certains principes de base dont la protection de la vie privée -, de l’autre côté, le même gouvernement balaye une question de sécurité derrière l’argument de la vie privée.
En d’autres termes, en disant que la relation auparavant entretenue par Maxime Bernier avec Julie Couillard est du domaine privé, le gouvernement conservateur nie bon nombre des principes de sécurité qu’il cherche à réaffirmer par ses politiques. Politiques qui, avouons-le, ne sont pas toujours des modèles à suivre en terme de respect de la vie privée – un rapide coup d’œil sur les griefs soulevés par le Commissariat à la protection de la vie privée du Canada est suffisant pour s’en convaincre.
Qui plus est, notons qu’en tant qu’agent de l’état, le comportement du ministre Bernier envoie un message fortement contradictoire à la société canadienne en ce qui a trait à la sécurité du Canada. Il est en effet intéressant de constater que les employés qui détiennent une cote de sécurité doivent subir des examens sur leurs relations - ils doivent démontrer que les personnes qu’ils fréquentent soient respectables et ne mettent pas en danger la sécurité de l’État. Demandez à n’importe quel fonctionnaire ayant une cote de sécurité de « secrète » à « très secrète » et il vous dira que le processus d’obtention d’une telle cote est vraiment irritant - entrevues avec les membres de la famille, les amis et les proches, soumission de formulaires interminables sur les antécédents de résidence des 10 dernières années, remise volontaire d’identifiants biométriques à des agences fédérales, etc. Toutes ces démarches non seulement pour s’assurer de l’incorruptibilité des fonctionnaires traitant avec des données classifiées, mais également pour s’assurer que les relations de ces mêmes fonctionnaires soient nettes et ne constituent pas d’éventuelles failles de sécurité.
Or, dans le cas de l’affaire Bernier, ce qui est déconcertant c’est de voir à quelle vitesse ces principes de sécurité sont complètement floués. Le message envoyé est qu’il est important que les employés de l’État travaillant dans le domaine de la sécurité soient surveillés, qu’ils montrent pattes blanches, tant au niveau professionnel qu’au niveau personnel. Mais, ces règles sont-elles facultatives si vous vous situez dans les échelons supérieurs de l’appareil étatique?
Pourtant, il semble normal qu’un ministre ait le même degré de vérification qu’un employé de l’État – surtout pour un ministre responsable des Affaires étrangères qui occupe, disons-le, un poste clef dans le système politico-sécuritaire. Tout d’abord, les ministres sont imputables des décisions prises par leurs ministères, en ce sens, ils doivent donc non seulement répondre des actions posées par le ministère, mais ils doivent également montrer l’exemple aux agents de l’État qui œuvrent pour eux. Ensuite, ce sont des gens qui sont appelés à prendre des décisions touchant directement la sécurité de l’État. Dans cette optique, ils doivent être éloignés de sources potentielles d’influence, voire de corruption.
Bref, l’affaire Bernier nous place donc devant une situation de « deux poids, deux mesures » qui est non seulement incohérente, mais particulièrement dangereuse quand vient le temps de poser un raisonnement sur la sécurité du Canada. En effet, dans le monde de la sécurité, quand une mesure n’est appliquée qu’en partie, elle perd totalement de son efficacité. Car, peu importe le nombre de barrières que des failles peuvent se produire. C’est donc la confirmation du vieil adage voulant qu’une chaîne soit aussi forte que son maillon le plus faible. Dans ce cas-ci, le maillon faible se trouve dans le haut de la hiérarchie, ce qui soulève évidemment bien des questions sur la légitimité même de l’appareil sécuritaire dans son ensemble.